Éléments pour une pensée critique en architecture.

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La controverse de l’Équerre d’Argent 2007.

Auteur
  • Typhaine Moogin
Promoteur
  • Jean-Didier Bergilez

En octobre 2007, Le prix de l’Équerre d’argent, principale récompense architecturale française, est remis aux architectes Nathalie Franck et Yves Ballot pour la réalisation d’un groupe scolaire dans la banlieue bordelaise. Quelques jours plus tard, des architectes réagissent et lancent une pétition à l’encontre du résultat. Ce sera le début d’une polémique animant la sphère architecturale française pendant plusieurs mois et dont les conséquences peuvent aujourd’hui encore être perçues...

Ce mémoire entend ouvrir des pistes pour une pensée critique à l’écoute des discours qu’offrent les agents de l’architecture. Nous émettons l’hypothèse que l’étude d’événements controversés permet de révéler certains enjeux constituant une discipline et la manière dont ils sont invoqués, discutés et critiqués par les acteurs. En cela, nous souhaitons présenter une alternative à ce que d’aucuns appellent une  « crise de la critique » en architecture. Au cœur de cette alternative, les instances culturelles ont un rôle crucial puisqu’elles sont non seulement la « scène » de ces conflits mais aussi un des acteurs y participant.

Nous partons d’un constat. Celui qui voit la soumission du milieu architecturale à un système médiatique de plus en plus puissant et l’amenuisement de la critique qui en est la conséquence. Ainsi les instances culturelles de l’architecture (revues, expositions…) ne seraient plus le lieu d’une réelle réflexion mais celui de diffusion de discours purement descriptifs aux logiques marketings. Pour corolaire de cet affaiblissement de la critique, le nombre de polémiques, de conflits intensément médiatisés n’a cessé d’augmenter. L’éloquence intempestive de ces « débats », aussi vite ouverts que clos, est-elle pour autant synonyme d’inutilité ? Nous émettons l’hypothèse que non. Nous émettons l’hypothèse que bien au contraire, c’est au cœur de ces disputes, et par leur analyse attentive, que la place de la critique est à retrouver. Pour mieux expliciter, et soutenir, notre position nous entamons ce mémoire par un détour dans les récents travaux des « sciences studies », ou comme le désigne Bruno Latour des  « humanités scientifiques ». Dans une approche dite « pragmatiste »  ces travaux considèrent les controverses comme le champ d’exploration des disciplines, où sont discutées les valeurs constituant leurs univers axiologiques. Au moment de leur déroulement, les polémiques préfigurent l’ensemble des considérations (politiques, économiques, symboliques…) ayant des conséquences directes sur les pratiques et le savoir qu’elles produisent. Analyser les controverses revient à étudier une discipline en construction et à comprendre la pluralité d’enjeux y participant.

Théoriquement et méthodologiquement nourri par ces références, le mémoire se propose de mettre à l’épreuve cette proposition en analysant la controverse architecturale ayant éclaté dans le milieu français. Y sont révélés trois grands enjeux propres à la condition de l’architecture en France, comme ailleurs.  Le premier renvoie à des considérations purement  architecturales. Par son attribution, le prix a valorisé un « type » d’architecture (dit modeste) par rapport à un autre (dit artistique). Remis en cause, ce choix est devenu la source de discours permettant de cerner différentes valeurs architecturales et de voir comment ces dernières sont tour à tour préférées ou disqualifiées. Mais la polémique de 2007, c’est également l’enjeu d’une reconnaissance. Ardemment désirée par certains, la consécration du prix devient l’objet de rapport de force entre deux groupes : l’un institutionnellement formé et disposant d’une autorité (le jury) ; l’autre remettant en cause cette dernière (les contestataires). La controverse est le terrain de cette confrontation où chaque groupe convoque une série d’arguments et d’artifices visant à renforcer sa position de légitimité. Enfin, la controverse de l’Équerre d’Argent c’est la réalité d’enjeux économiques s’insérant dans des enjeux symboliques. Le prix d’architecture, instance de consécration censée autonome et désintéressée, s’avère être parasité par les conséquences économiques de la reconnaissance (accès à la commande facilité, accès à des postes dans des institutions…). A cet égard, le gagnant de la controverse s’avère être le groupe des contestataires qui a  conquis une place sur la scène culturelle de l’architecture française.

A la lumière de notre étude de cas nous percevons comment des évènements controversés catalysent les enjeux d’une discipline. Reste à savoir quelle posture critique nous pouvons avoir face à ces évènements. C’est ce que nous souhaitons aborder dans la troisième partie de notre mémoire. Nous y récusons en premier lieu les tentatives de disqualification des polémiques. Bien au contraire, nous proposons de rester attentif à ce que disent les architectes ; d’étudier la teneur des polémiques où ils s’affrontent et de voir ce que ces affrontements peuvent révéler. Mais plus encore, s’inspirant du travail de la philosophe Isabelle Stengers, nous postulons que le rôle du critique se trouve dans l’art de choisir ses « attachements » aux controverses, d’y discerner ce qui mérite d’être conservé, protéger et défendu.  Se faisant, nous restons lucides sur notre capacité à offrir des réponses concrètes. Entre savoir qu’il faut s’attacher et en trouver les moyens, demeure un pas immense. Nous espérons, néanmoins avoir su esquisser les moyens d’y accéder.

A travers ce travail, nous souhaitons sortir du pessimisme des constatations pour l’optimisme des propositions. Il est une invitation à renouveler notre confiance en l’avenir de la critique architecturale et des instances culturelles chargée de la produire. Un avenir reposant sur la capacité de chacun à faire preuve d’un esprit critique, attentif aux enjeux de notre discipline et à leur manifestation au sein des médiations constituant l’architecture.